Le numérique est souvent perçu comme immatériel, léger, presque sans impact. Pourtant, derrière chaque e-mail envoyé, chaque vidéo visionnée en streaming ou chaque requête sur un moteur de recherche se cachent des infrastructures énergivores, au premier rang desquelles les data centers. À l’échelle mondiale, le numérique représente déjà plusieurs pourcents de la consommation électrique et ses émissions de gaz à effet de serre augmentent rapidement.
Réduire l’empreinte énergétique du numérique est donc un enjeu majeur, à la fois pour les particuliers et pour les organisations. Trois leviers se distinguent particulièrement : la transition vers des data centers « verts », l’écoconception des services numériques et la sobriété digitale des usages.
Comprendre l’empreinte énergétique du numérique
Pour agir efficacement, il est essentiel de comprendre où se situe la consommation énergétique du numérique. On distingue généralement trois grands postes :
- Les terminaux utilisateurs (smartphones, ordinateurs, tablettes, TV connectées, objets connectés) : ils représentent une part importante de la consommation, d’autant plus que leur fabrication est très intensive en ressources et en énergie.
- Les réseaux (antennes 4G/5G, box Internet, câbles sous-marins, routeurs) : ils consomment en continu pour transporter les données d’un point à un autre.
- Les data centers (centres de données) : ces infrastructures hébergent sites web, services cloud, plateformes de streaming, solutions métiers, etc., et fonctionnent 24 h/24, 7 j/7.
Contrairement aux idées reçues, ce n’est pas uniquement l’usage du numérique qui consomme de l’énergie, mais aussi et surtout la fabrication des équipements. D’où l’importance de faire durer les terminaux le plus longtemps possible, et de limiter la surenchère de capacité (puissance, stockage, résolution d’écran) lorsque celle-ci n’est pas réellement nécessaire.
Vers des data centers plus verts et sobres
Les data centers sont au cœur de l’infrastructure numérique. Leur optimisation énergétique est un levier majeur de réduction des impacts. On parle de data centers verts lorsque leur conception et leur exploitation sont pensées pour minimiser la consommation d’énergie et les émissions associées.
Plusieurs axes d’amélioration se dégagent.
1. Améliorer l’efficacité énergétique globale
Un indicateur clé est le Power Usage Effectiveness (PUE), qui mesure le rapport entre l’énergie totale consommée par le data center et celle réellement utilisée par les équipements informatiques (serveurs, stockage, réseaux). Plus le PUE est proche de 1, plus le centre est efficace.
- Optimisation de la climatisation (free cooling, confinement des allées froides/chaudes, refroidissement par évaporation ou immersion).
- Renouvellement des alimentations électriques et onduleurs pour réduire les pertes.
- Virtualisation et consolidation des serveurs afin de maximiser le taux d’utilisation des ressources.
Pour les entreprises, le choix d’un hébergeur ou d’un prestataire cloud doit désormais intégrer ces critères : transparence sur le PUE, certifications environnementales, publication d’indicateurs de performance énergétique.
2. Recourir massivement aux énergies renouvelables
Un data center « vert » s’appuie également sur une alimentation basse carbone. Les exploitants peuvent :
- Signer des contrats d’électricité de long terme (PPA) avec des producteurs d’énergies renouvelables (éolien, solaire, hydraulique, biomasse).
- Installer des générateurs photovoltaïques sur site, lorsque l’emprise au sol ou en toiture le permet.
- Participer à des projets territoriaux de production d’énergie verte, notamment en autoconsommation collective.
L’objectif n’est pas seulement de « compenser » la consommation, mais de contribuer directement à la transition énergétique des réseaux électriques locaux.
3. Valoriser la chaleur fatale et s’intégrer au territoire
Les data centers rejettent une quantité importante de chaleur, souvent dissipée sans être exploitée. Des synergies territoriales permettent de transformer ce déchet énergétique en ressource :
- Alimentation de réseaux de chaleur urbains pour chauffer logements, bureaux ou équipements publics.
- Utilisation de la chaleur pour des serres agricoles, piscines, équipements sportifs.
- Implantation dans des zones où cette chaleur peut directement être valorisée par des acteurs industriels ou tertiaires voisins.
Pour les collectivités et aménageurs, l’accueil d’un data center doit être pensé dans une logique de symbiose énergétique plutôt que comme une simple implantation technique.
Écoconception des services numériques : faire mieux avec moins
Au-delà de l’infrastructure, il est possible de réduire fortement l’empreinte énergétique d’un service numérique grâce à une démarche d’écoconception. Il s’agit de concevoir sites web, applications ou services cloud de manière à limiter leur consommation de ressources tout au long de leur cycle de vie.
1. Alléger les sites web et applications
Un site web « léger » se charge plus vite, consomme moins de bande passante, améliore l’expérience utilisateur… et réduit les émissions liées au transport et au traitement des données. Quelques bonnes pratiques :
- Réduire le poids des images (formats adaptés, compression, chargement différé des images hors écran).
- Limiter les vidéos en lecture automatique et proposer des résolutions adaptées au contexte (mobile, faible débit).
- Supprimer les scripts inutiles, rationaliser l’usage des bibliothèques JavaScript et des frameworks.
- Mettre en cache les contenus statiques et optimiser les requêtes vers le serveur.
Ces actions ont un effet direct sur la performance énergétique, mais aussi sur le référencement naturel : un site rapide et sobre est mieux valorisé par les moteurs de recherche.
2. Optimiser l’architecture fonctionnelle
L’écoconception ne se limite pas à l’optimisation technique. Elle implique aussi une réflexion sur la nécessité et la pertinence des fonctionnalités proposées :
- Éviter la multiplication de fonctions redondantes ou peu utilisées.
- Privilégier des parcours simples, limitant le nombre de pages et de requêtes nécessaires pour atteindre un objectif.
- Réduire la dépendance à des services tiers particulièrement lourds (widgets, trackers, publicités invasives).
Un service bien ciblé, recentré sur l’essentiel, est souvent plus efficace, plus stable et moins coûteux à maintenir, tout en consommant moins d’énergie.
3. Intégrer l’empreinte carbone dans les choix techniques
Les équipes techniques (développeurs, architects, DevOps) peuvent intégrer la dimension énergétique à leurs décisions :
- Choix de langages et frameworks plus sobres lorsqu’ils sont adaptés au besoin.
- Rationalisation du stockage des données : limitation des sauvegardes inutiles, politiques d’archivage et de purge des données obsolètes.
- Revue régulière de l’infrastructure pour éviter la surprovision (surcapacité de serveurs, de mémoire ou de stockage).
De plus en plus d’outils permettent d’évaluer la consommation énergétique et l’empreinte carbone d’un service numérique, afin de guider ces arbitrages techniques.
Sobriété digitale : repenser les usages au quotidien
La troisième composante d’une stratégie de réduction de l’empreinte énergétique du numérique concerne les comportements, individuels comme collectifs. La sobriété digitale ne consiste pas à renoncer au numérique, mais à en faire un usage plus réfléchi, plus pertinent.
1. Pour les particuliers
Quelques gestes simples peuvent avoir un impact significatif à l’échelle d’un foyer :
- Allonger la durée de vie des appareils : réparer plutôt que remplacer, acheter reconditionné lorsque c’est possible, éviter les renouvellements purement « de confort ».
- Limiter le streaming en haute définition sur de petits écrans, privilégier le téléchargement lorsque le contenu est visionné plusieurs fois.
- Réduire le nombre d’appareils connectés en service permanent (objets peu utiles, box laissées allumées en permanence, écrans en veille prolongée).
- Nettoyer régulièrement les boîtes mail, désinstaller les applications inutilisées, limiter les sauvegardes automatiques dans le cloud.
Informer et sensibiliser les utilisateurs à ces enjeux est une étape clé, notamment par le biais des collectivités locales, des associations de consommateurs et des acteurs éducatifs.
2. Pour les entreprises et organisations
Dans un contexte professionnel, la sobriété digitale se traduit par des politiques internes et des choix structurants :
- Élaborer une stratégie numérique responsable intégrant des objectifs de réduction de l’empreinte environnementale.
- Déployer des chartes de bonnes pratiques : stockage des e-mails, usage raisonné des pièces jointes volumineuses, limitation des visioconférences systématiques en haute définition.
- Évaluer l’impact environnemental des projets numériques dès leur phase de conception, au même titre que les contraintes budgétaires ou de sécurité.
- Mettre en place des indicateurs de suivi (consommation énergétique du SI, volume de données stockées, taux de renouvellement du parc informatique) et les intégrer au reporting RSE.
Les directions des systèmes d’information, en lien avec les directions RSE et les directions métiers, ont un rôle central pour inscrire durablement ces pratiques dans la culture de l’organisation.
Articuler performance, transition énergétique et compétitivité
Réduire l’empreinte énergétique du numérique ne doit pas être perçu comme une contrainte uniquement réglementaire ou morale. Il s’agit aussi d’un levier de performance globale, pour les acteurs économiques comme pour les territoires.
Pour les entreprises, des services numériques écoconçus et hébergés dans des infrastructures sobres offrent plusieurs avantages :
- Réduction des coûts d’exploitation (moins de ressources consommées, moins de surcapacité payée inutilement).
- Amélioration de l’expérience utilisateur grâce à des sites plus rapides, plus stables et plus accessibles.
- Renforcement de l’image de marque et de la crédibilité en matière de responsabilité sociétale.
- Anticipation des futures réglementations sur l’impact environnemental du numérique.
Pour les territoires, encourager des data centers verts, soutenir l’écosystème de l’écoconception numérique et accompagner les citoyens vers la sobriété digitale permet de conjuguer attractivité économique et objectifs climatiques.
La transition vers un numérique plus vert repose ainsi sur une démarche collective : choix techniques des opérateurs de data centers, exigence des entreprises clientes, engagement des développeurs et concepteurs de services, et évolution progressive des usages des particuliers. En combinant data centers verts, écoconception et sobriété digitale, il devient possible de tirer parti du formidable potentiel du numérique tout en respectant davantage les limites énergétiques et climatiques de notre planète.

